
Analyse cinématographique : critiques et réflexions sur le septième art
Bienvenue sur mon blog dédié à l'analyse filmique. Découvrez mes critiques, réflexions et recherches sur le cinéma. Plongez dans l'univers des films à travers des articles passionnants qui explorent les thèmes, les techniques et les performances des œuvres cinématographiques.
2/8/20192 min read


Critique de The Sea is Behind de Hicham Lasri
The Sea is Behind est le troisième long-métrage de Hicham Lasri, réalisateur, scénariste, romancier et passionné de cinéma. Autodidacte, formé à travers les ciné-clubs et ses rencontres dans l’industrie, il a choisi de mettre ses connaissances juridiques et sa réflexion politique au cœur de son œuvre.
Le titre du film renvoie à la célèbre formule attribuée à Tarek Ibn Ziyad, « L’ennemi est derrière vous et la mer devant vous » – prononcée lors de la conquête de l’Andalousie. Cette figure historique traverse le film comme symbole d’audace et de courage, en contraste avec le personnage principal, Tarik, incapable d’atteindre cette force héroïque.
Un univers baroque et chaotique
Tourné en noir et blanc, le film déploie une esthétique radicale qui traduit le vide émotionnel et la brutalité d’un monde délabré. Tarik, déguisé en femme pour accompagner les cortèges de mariage, erre dans une société étouffante où les repères s’effondrent. Après avoir perdu ses enfants, tués par un policier qui s’est emparé de sa maison et de sa femme, il se réfugie derrière ce masque fragile, oscillant entre virilité et travestissement.
Lasri ne décrit pas seulement une trajectoire individuelle, mais la fragilité d’un monde arabe, et marocain en particulier, marqué par la soumission, la peur et l’injustice. Le personnage de Tarik incarne cette fracture : perçu comme homosexuel par les policiers qui l’humilient, il subit la violence des apparences dans une société prompte à juger sans comprendre.
Donner une voix aux invisibles
Le film s’attache aux figures marginales : mendiants, sans-abris, êtres défigurés ou vidés de sens, relégués au silence dans la société réelle. Lasri leur offre une place au centre de son univers fictionnel, transformant leur errance en métaphore de l’exclusion et de la violence systémique.
Tarik, hanté par le rire disparu de ses enfants, se débat entre apathie et désir de vengeance. La figure de Tarek Ibn Ziyad surgit alors comme un écho, rappelant le courage d’affronter plutôt que de fuir. Pourtant, face au policier qui a détruit sa vie, Tarik choisit de ne pas tuer : il refuse une vengeance qui ne ferait que prolonger la spirale de mort.
Esthétique et influences
Le choix du noir et blanc radicalise l’impression d’un monde vidé de sens, où les individus regardent la violence sans réagir. Comme dans Ida de Pawel Pawlikowski, les cadres décentrés isolent les personnages, accentuant leur solitude et leur enfermement. Par ailleurs, la référence à Mad Max se retrouve dans ce décor indéterminé, chaotique, où règnent l’arbitraire et l’animalité.
Une allégorie politique et existentielle
Si le film peut se lire comme une métaphore des frustrations qui ont nourri le Printemps arabe au Maroc, corruption, inégalités, répression, il va au-delà de l’actualité politique immédiate. Lasri interroge la peur, la lâcheté et l’absence de révolte, mais aussi la possibilité de retrouver une dignité en affrontant l’injustice.
En brisant les normes narratives et esthétiques du cinéma marocain, The Sea is Behind propose une vision sombre et dérangeante, où le chaos visuel et moral traduit l’effondrement des repères. Plus qu’une fable politique, c’est un cri existentiel sur la nécessité, et la difficulté, de trouver le courage d’ouvrir les yeux sur soi et sur le monde.